Portraits du Sud : M’Barek

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La rue d’Alger

M’Barek, 51 ans, 180 euro/mois, pas de sécurité sociale, pas de contrat, marié deux enfants (6 ans et 1 an).

Lorsque j’ai rencontré M’Barek pour la première fois c’était au numéro 16 de la rue d’Alger dans une ville des rives sud de la Méditerranée. Il était le gardien de l’immeuble où est logée une administration. Malgré un regard un peu triste, il avait cette fière allure des hommes du désert, une stature de colosse qui s’effaçait lorsqu’il me serrait la main le matin. Je sentais comme une gêne à mon égard. Etait-ce parce que je porte de beaux costumes italiens et que le sien est usé jusqu’à la trame ? Etait-ce parce mon image donne le sentiment que je suis puissant ? Sûrement, mais je compris plus tard avec le temps et une expérience de ce pays plus affinée que le poids de la misère pèsent sur les gens comme une chape de plomb au point que les gens pauvres en viennent à perdre toute de considération pour eux mêmes. M’Barek avait cette forme de déférence empreinte de crainte lors de tout contact social avec moi. Au début, ma spontanéité l’a fortement déstabilisé, et il a fallu de la régularité, des signes d’intérêt, des regards et de la considération pour que nous nous apprivoisions mutuellement. Je voyais un homme, il voyait une image. Pour beaucoup, M’Barek est une entité négligeable, un sous produit de l’homme, un chaouch dont la seule vocation est de servir, d’être disponible et surtout d’être discret au point de ne pas exister.

L’arabe approximatif que je m’efforçais de parler du mieux possible, contribua à ce que s’installe une relation de confiance, relative au début, puis, plus forte par la suite. Je voyais son grand sourire à chaque « salamhalekoum » ou « sebahallahkhir » pour lesquels je prenais de plus en plus d’aisance du fait de leur répétition quotidienne. Je ne maîtrisais que quelques mots, une vingtaine tout au plus, mais je les prononçais sans accent.

Les jours passaient et parfois je lui demandais d’aller m’acheter une Sidi Ali ou bien des cigarettes, cela me permettait de lui laisser la monnaie de mes achats sans que cela ne le blesse dans son orgueil. Il n’aurait pas accepté l’aumône. Je rémunérais un service.

Souvent le soir, quand tous les fonctionnaires de cette administration étaient rentrés chez eux, je faisais la fermeture avec M’Barek. C’est comme ça que j’en ai appris un peu plus sur le lieu, ses composantes humaines, mais surtout sur lui. Une forme de complicité naissait.

Je me rappelle, que ma première sortie tardive du bureau avait été un choc. En descendant les escaliers qui conduisaient au hall d’entrée, j’ai vu un couchage à même le sol, le long d’une cloison. N’osant rien demander à M’Barek qui venait de terminer son repas, je lui ai souhaité un bon appétit et j’ai poursuivi mon chemin avec le sentiment d’être un intrus. Bureaux le jour, habitation la nuit. Le lendemain, je posais la question qui m’avait privé de sommeil une bonne partie de la nuit à El Hassan, un des responsables, qui confirma que M’Barek dormait sur place. Ce choix était motivé par deux raisons : Premièrement, M’Barek habite loin du centre ville et les trajets sont onéreux, deuxièmement, il peut ainsi assurer le gardiennage de l’immeuble la nuit aussi…

Pendant Ramadan, en novembre, en fin de journée, alors que tout le monde avait quitté l’immeuble pour aller rompre le jeûne à la maison en famille, M’Barek me proposa de partager « Ftour » avec lui et un de ses compagnons de la confrérie des gardiens de la rue d’Alger. Les dernières barrières venaient de tomber. Je n’étais plus le symbole du pouvoir, de l’argent, auquel sont associés beaucoup d’étrangers et encore bien plus la classe aisée du pays, mais j’étais devenu un homme avec lequel il pouvait partager ce moment privilégié qu’est la rupture du jeûne.

Le pauvre musulman offre au riche chrétien de partager son repas…

L’année 2004 a commencé et les préparatifs pour l’Aïd El Kebhir vont bon train. Les publicités de crédit à la consommation pour acheter les moutons sont légions dans la ville qui se transforme petit à petit en une fantastique foire aux bestiaux. Les spéculations sur le prix du mouton sont dignes des traders à la fameuse NYSE et les enfants sont excités comme des puces à l’idée d’avoir un mouton à caresser à la maison. Seuls les gens pauvres n’ont pas le sourire car la pression sociale et religieuse est forte mais les moyens insuffisants. La vraie et la fausse générosité se côtoient sans problème pendant cette fête.

M’Barek est préoccupé, lui. Comment faire pour résister à cet appel du mouton ? Comment ne pas passer pour un mauvais père si ses filles n’ont pas l’animal à toison blanche sur le balcon, dans le garage ou le salon ? Que vont dire les voisins ? « Est –il si pauvre que ça ? »

Un pauvre, dans un pays développé c’est quelqu’un qui suscite un peu de compassion du moins en apparence. Un pauvre dans un pays pauvre, c’est quelqu’un qui suscite au mieux de l’indifférence au pire du mépris.

Et puis la fierté du Sud cela vous colle à la peau.

Toujours une de ces fins de journée où nous sommes tous les deux à fermer les portes, je lui donne ma contribution pour l’achat du mouton. Une larme coule sur sa joue. J’ai cru comprendre qu’il demandait à son Dieu de me bénir, ainsi que les miens.

Je suis monté dans la voiture et dès le premier virage au coin de la rue d’Alger et El Jadida, moi aussi j’ai pleuré de joie, de tristesse, de colère, de tout…j’étais bouleversé.

Les mois continuèrent à s’écouler paisiblement, émaillés de petites anecdotes qui alimentaient ma relation avec M’Barek.

Un soir encore, c’était notre rendez-vous quotidien, je vois M’Barek dans un état d’abattement plus sérieux que les autres fois, cette fois c’est grave et son regard craintif me le confirme au fur et à mesure que je m’approche. Il me prend dans ses bras pour me donner une accolade, m’embrasse et me dit avec ses mots, ses gestes qu’il doit quitter l’immeuble. Je ne comprends pas bien tout ce qu’il me dit mais j’en saisi l’importance. Le lendemain, je me renseigne auprès d’El Hassan, qui m’informe du prochain « licenciement » de M’Barek. Je suis sidéré. Je reste un moment silencieux et je reviens vers El Hassan pour lui demander les raisons de ce « licenciement ». Il me répond que le responsable de l’administration envisage de contractualiser avec une société de gardiennage et que dans ces conditions il n’est plus possible de garder M’Barek.

Plus tard, je comprendrais pourquoi la vie d’un homme est vraiment une notion tout à fait relative : Le responsable de l’administration, un escroc doublé d’un voyou, avait trouvé le moyen d’arrondir ses fins de mois en exigeant de la part de la société de gardiennage des rétro commissions en contre partie du contrat avec l’administration. M’Barek ne pesait pas bien lourd dans la balance…son « licenciement » fut rapide et surtout une insulte à tous les combats sociaux qui sont menés dans ce pays : Même pas un mois de préavis et pas d’indemnités. M’Barek se retrouvait seul, à 52 ans, une famille à charge et un pays qui est bien loin du plein emploi…

M’Barek disparaît pendant quelques semaines et un jour, je le croise, rue Patrice Lumumba, amaigri, hirsute et les yeux humides. Il me serre comme un naufragé serrerait une bouée de sauvetage. Il me fait signe de le suivre. Nous arrivons rue El Jadida où Abdallah son ami l’héberge provisoirement et là Abdallah m’explique la situation. N’ayant plus de ressources, M’Barek et sa famille sont menacés d’expulsion par le propriétaire du logement qu’il occupe et dont il ne peut plus payer les loyers. Ici aussi, les lois ne sont pas les mêmes et les locataires, surtout les pauvres, n’ont aucun recours. Ils doivent partir et s’ils ne le font pas de façon docile, quelques « videurs » sauront se montrer convaincants pour éviter l’expulsion manu militari. A suivre…

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